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La Palestina de l’après-Arafat 
Scénarios de succession

 

 

II- La stratégie sharonienne

Il s’agit en réalité, non d’une stratégie d’autodéfense réactive, mais d’un vaste projet nationaliste qui s’inscrit dans la vision du sionisme qu’Ariel Sharon, depuis son entrée dans la vie politique, n’a eu de cesse de défendre avec une cohérence et une continuité indéniables. Toute son habilité a consisté à mettre à profit les failles originelles du processus de paix, devenues de plus en plus patentes avec le déclenchement de l’Intifada, et à exploiter le climat de psychose régnant dans le pays hanté à nouveau par le fantasme de l’anéantissement, pour poser les fondements d’un nouvel Israël " expurgé " du péché d’Oslo.

S’il ne s’est guère distingué de son prédécesseur en matière de politique de colonisation, en revanche, il a, à peine élu, clairement affiché sa détermination à ne pas démanteler une seule des colonies existantes, pas même dans la bande de Gaza, mais au contraire à tout faire pour favoriser leur extension et leur institutionnalisation de façon irréversible.

La première étape de ce projet est évidemment de tuer dans l’œuf l’embryon d’un Etat palestinien et de renvoyer l’OLP à son statut d’avant-Oslo, celui de l’illégalité internationale.

Sharon bénéficie de trois atouts majeurs : son image d’ " homme fort " et donc sécurisant qui fait toujours recette en Israël en dépit de l’expérience décevante d’Ehoud Barak, le " militaire le plus décoré " de l’histoire d’Israël ; l’ascendant qu’il semble continuer à exercer dans les rangs de l’armée ; et la nouvelle donne internationale issue des évènements du 11 septembre.

A la suite de l’échec électoral cuisant d’Ehoud Barak, interprété par la majorité des Israéliens comme la juste sanction d’une politique de paix fondée sur des concessions unilatérales et contraires aux intérêts de sécurité du pays, Ariel Sharon a pu sans peine capitaliser le climat de profond de ressentiment de la population à l’égard du leader palestinien pour lancer sa campagne anti-Arafat. Il semblerait certain aujourd’hui que le cabinet Sharon avait, dès le mois de février, demandé à l’état-major de concevoir un plan d’urgence d’une vaste offensive pour réoccuper et investir les territoires autonomes, démanteler l’AP et forcer Arafat à l’exil. L’adhésion du commandement de l’armée israélienne a sans aucun doute contribué à faciliter la tâche de Sharon qui a toujours su conserver une autorité certaine sur l’état-major, contrairement à son partenaire travailliste au sein de la coalition, Shimon Pérès, qui n’a, au cours de sa longue carrière politique, jamais réussi à se faire accepter dans les milieux militaires. En dépit des lourdes erreurs stratégiques commises durant la guerre du Liban, " Arik " continue de bénéficier d’une popularité certaine au sein de l’armée israélienne.

Le parallèle avec la guerre du Liban est très instructif quant à la personnalité et le projet politique du Premier ministre israélien. La personnalisation extrême de cette nouvelle phase du conflit israélo-palestinien, à travers l’affrontement de deux ennemis qui se retrouvent face-à-face, dans une lutte sans merci, vingt ans plus tard, s’inscrit parfaitement dans l’après-Oslo qui est, dans les faits, la négation d’Oslo et de ses acquis. Il est certes plus que troublant de constater les similitudes entre le siège de Beyrouth en 1982 et le siège de Ramallah en 2002. Yasser Arafat, qui a certainement cru qu’il ne rencontrerait plus en travers de son chemin, l’ancien ministre de la défense, doit certainement méditer sur les mérites d’une démocratie où un général inculpé et jugé responsable (indirectement) d’un massacre, peut se retrouver à la tête de ce même Etat. Mais pour Ariel Sharon, il ne fait aucun doute que cela n’est qu’une juste et légitime revanche de l’histoire. Il s’agit de finir une guerre inachevée. Malgré une baisse sensible de sa côte de popularité due certainement à son incapacité, au bout d’un an et demi, à enrayer le terrorisme comme il s’était engagé à le faire, Ariel Sharon est déterminé à mener à son terme son projet avorté de 1982 et ainsi à se débarrasser définitivement de son " boulet libanais ".

Malgré sa nouvelle image de marque, serein et assagi par les épreuves du temps, Ariel Sharon est resté l’homme des desseins grandioses et surréalistes. Comme en 1982 où il croyait vraiment être en mesure de changer la carte géopolitique du Proche-Orient –détruire l’infrastructure de l’OLP au Liban, y installer un gouvernement phalangiste allié d’Israël, bouter les Syriens hors de leur protectorat, en expulser progressivement les réfugiés palestiniens qui iront en masse en Jordanie où ils y édifieront leur véritable Etat-, tout porte à croire que, derrière sa lutte contre le terrorisme et ses déclarations en faveur d’un Etat palestinien, il poursuit les mêmes objectifs qu’il y a vingt ans : instaurer un " nouvel ordre " au Proche-Orient qui conforte la toute-puissance de l’Etat hébreu.

Le risque pour lui étant, en dépit d’un contexte international des plus favorables, d’engager, pour la deuxième fois consécutive, son pays dans une guerre d’usure aux implications autrement plus dramatiques pour la sécurité d’Israël que ne l’a été le bourbier libanais.

III- Le 11 septembre

Sept mois plus tard, on peut l’affirmer : le 11 septembre marque une date noire dans l’histoire de la deuxième Intifada. Le capital de sympathie internationale engrangée au cours des premiers mois du soulèvement s’est envolé en fumée. Le climat d’euphorie est retombé comme un soufflé face à l’immunité dont bénéficie désormais le gouvernement Sharon dans sa lutte contre le " terrorisme palestinien ", et à l’isolement croissant de Yasser Arafat et de l’Autorité palestinienne sur le plan international. Au niveau des opinions publiques occidentales, avant même que la propagande médiatique et politique israélienne ne prenne le relais, le parallèle avait été immédiatement établi entre les kamikazes du réseau Al-Qaïda et les " martyrs " palestiniens. Cet amalgame entre Arafat et Ban Laden, ou plus subtilement, entre Arafat et le Mollah Omar, continue à être exploité par le gouvernement Sharon. Le traumatisme des attentats contre New York et Washington, dont les ondes de choc n’ont pas fini de secouer le monde occidental, en a totalement occulté les conséquences objectivement désastreuses pour les Palestiniens. La folie meurtrière et suicidaire de Ben Laden a contribué à discréditer, non seulement le président Arafat, mais la question palestinienne dans sa globalité, en même temps qu’elle portait un grave préjudice à la cause de la paix au Proche-Orient. Conscient qu’il avait tout à perdre en poursuivant l’Intifada dans le contexte de l’après 11 septembre, Yasser Arafat n’a cessé, depuis la mi-septembre, de multiplier les appels au cessez-le-feu, restés lettre morte à ce jour.

Inversement, le 11 septembre est vécu en Israël comme une bénédiction. La guerre de propagande à laquelle se livraient les deux camps a basculé à l’avantage net de l’Etat hébreu, en réhabilitant son image de victime qui n’a d’autre choix, que de se défendre en menant une guerre préventive destinée à éradiquer les racines du terrorisme. Le sentiment d’euphorie a atteint des degrés tels que l’on n’hésite plus, dans certains milieux de la droite " dure ", à exprimer tout haut ce qu’on pensait tout bas, à savoir que l’islam ne peut générer que violence et terrorisme, et à présenter le conflit national opposant Israéliens et Palestiniens en un conflit de civilisations. De hautes-figures du Likoud, ministres ou députés, au premier rang desquelles on retrouve le principal rival de Sharon, Benyamin Netanyahou, a qualifié cette nouvelle guerre d’un conflit global entre les Musulmans à la mentalité totalitaire et viscéralement anti-sémite, et la civilisation judéo-chrétienne porteuse des valeurs démocratiques. Que ce soit Shaul Mofaz, le chef d’état-major, Ephraïm Halevy, chef du Mossad, Ouzi Dayan, conseiller à la sécurité d’Ariel Sharon, ou même l’ex-Premier ministre déchu, Ehoud Barak, tous s’accordent à penser que le 11 septembre a ouvert une ère nouvelle dans les relations internationales qui n’a jamais été aussi favorable aux intérêts de sécurité d’Israël.

Mais des voix, plus lucides, commencent à s’élever au sein de la société et de l’establishment israéliens pour mettre en garde contre les " retours de bâton " de ce qui peut se révéler, à plus long terme, n’être qu’un simple mirage. Car s’il ne fait pas de doute que le 11 septembre a eu un impact historique sur les Etats-Unis, modifiant en profondeur leur vision du monde et leur manière de conduire leur politique internationale, il n’a en rien changé les paramètres du conflit israélo-palestinien et de son réglement. " Vaincre " le terrorisme, assassiner Arafat ou le pousser à l’exil, réinvestir les territoires, ne mettront pas fin à l’existence du peuple palestinien dont les aspirations à l’autodétermination n’ont jamais été aussi fortes. Ami Ayalon, ancien chef de la sécurité intérieure (Shin Beth), avance une explication " réalpoliticienne " pour démonter l’argumentaire du gouvernement Sharon : la " bataille " contre le terrorisme, même si elle se veut " globale " ne garantira -en cas de victoire- la sécurité d’Israël que sur le très court terme. Sur le long terme, le temps joue démographiquement contre l’identité juive et démocratique d’Israël. C’est le maintien de l’occupation qui fait peser une menace existentielle sur l’Etat hébreu dans la mesure où l’idée d’un Etat binational –au sein duquel les Juifs se retrouveront minoritaires- fait de plus en plus d’émules parmi les Palestiniens. Seul le démantèlement des colonies et l’instauration d’un Etat palestinien pourront préserver la véritable identité et, partant, la sécurité d’Israël.



LES SCENARIOS

Depuis que le Premier ministre israélien a déclaré Yasser Arafat " hors jeu " puis l ‘" ennemi ", l’enjeu de la succession en Palestine fait l’objet des spéculations les plus diverses et les plus contradictoires.

Au-delà des deux prochaines années, il est difficile d’esquisser des scénarios viables en raison du manque de visibilité. Mais à moyen terme, deux réalités s’imposent de façon quasi-certaine : les chances de voir émerger un Etat palestinien sont quasi nulles et les perspectives d’un accord juste et équitable sont plus éloignées que jamais. Il n’en reste pas moins que le climat de haine, qui a atteint des sommets inégalés, induit nécessairement une grande part d’irrationnel et donc d’impondérable , d’un côté comme de l’autre. L’équation communément admise entre " démocratie " et " prévisibilité ", ou entre " démocratie " et " paix " a fait long feu. La fragmentation du système politique israélien reflétant une hétérogénéité sociale et culturelle croissante, ainsi que l’instabilité gouvernementale et parlementaire devenue quasi endémique dans l’après-Oslo, témoignent de la peur viscérale des Israéliens, élevés pendant des décennies dans le mythe de la sécurité absolue, face aux bouleversements stratégiques et identitaires qu’induirait nécessairement un compromis historique avec les Palestiniens.

De même, une autocratie –si l’on adhère à cette définition de la nature du pouvoir exercé par Yasser Arafat- ne constitue pas davantage un gage de stabilité interne ou une garantie que les engagements " externes " seront nécessairement tenus, du fait soit de l’adhésion, supposée inconditionnelle, de la population palestinienne à son leader, soit de la capacité présumée de celui-ci à imposer de manière autoritaire ses propres décisions. Comme il a été analysé dans la première partie de ce rapport, la société palestinienne, de par son caractère pluriel, est devenue rétive à toute forme d’unilatéralisme dans le processus de prise de décision. C’est dire à quel point, les contraintes internes, d’un côté comme de l’autre, pèsent d’un poids déterminant sur l’évolution du conflit et sur son règlement.

Un autre variable subjective, mais déterminante, est liée à la personnalisation extrême de la confrontation qui altère inévitablement la véritable nature des enjeux : le règlement de comptes historique et passionnel entre les deux hommes ne peut se substituer à une vision politique claire et à long terme des intérêts communs aux deux peuples palestinien et israélien.

 

Une autre des constantes déterminant la configuration des différents scénarios est liée à l’absence d’une tierce partie susceptible de briser le face-à-face israélo-palestinien afin de sortir de l’impasse.

I- Maintien du statu quo dit de la " guerre de faible intensité "

Bien que cela soit le scénario le plus plausible à court et moyen-terme, le statu quo israélo-palestinien est extrêmement précaire, ne serait-ce qu’en raison de l’étroite imbrication des deux espaces palestinien et israélien, sur les plans humain, géographique et stratégique. Cette proximité a, en l’espace de quelques mois, exacerbé au plus haut point la violence de la confrontation et démultiplié les risques de basculement dans le chaos. Cette escalade incontrôlable se traduit par le nombre sans cesse croissant de victimes, palestiniennes comme israéliennes, par un déficit politique et stratégique de plus en plus patent au niveau de la gestion de l’Intifada par les responsables palestiniens, et, enfin, par l’intensification qualitative comme quantitative de la répression de l’Etat hébreu qui dispose et use d’un éventail très large de mesures punitives.

Ce cas de figure présentent deux variantes principales :

1) La poursuite et le durcissement de la guerre d’usure, avec côté palestinien, une perte de contrôle quasi totale par Yasser Arafat de l’Intifida due à son siolement forcé, à l’affaiblissement continu de l’AP, au morcellement du territoire, à l’éclatement des centres de décision et surtout à la montée en puissance de Hamas ; et côté israélien, après la période de grâce de l’ " Union sacrée ", une désaffectation croissante à l’égard d’un gouvernement qui n’arrive pas à rétablir la sécurité, comme il s’était engagé à le faire, à l’instar de ses quatre prédécesseurs : Itzhak Rabin, Shimon Pérès, Benyamin Netanayahou, et Ehoud Barak. Le risque d’un tel scénario est double :

    • La " balkanisation ", avec l’installation dans un conflit ethno-communautaire de part et d’autre de la " ligne verte ", conflit armé entre les colons et la population palestinienne d’une part, conflit larvé entre les citoyens juifs et les citoyens arabes (ou palestiniens) de l’Etat d’Israël ;

    • L’enlisement pour l’armée israélienne, selon le scénario du Sud-Liban, impliquant un coût à la fois en termes de pertes humaines qui deviendra rapidement intolérable pour une partie de l’opinion publique, et en termes d’humiliation pour Tsahal qui, bien que sortie du rôle de police qui réduisait considérablement sa marge de manœuvre lors de la première Intifada (1987-93), ne pourra soutenir longtemps sa stratégie " préemptive ", consistant à déployer un impressionnant arsenal militaire résolument offensif, sans être en mesure de se prévaloir au moins de petites victoires : contrôler et contenir le soulèvement à défaut de l’anéantir. L’exemple du bourbier libanais qui a duré 22 ans est là pour en témoigner. Mais jouera-t-il comme un repoussoir ? La pression de l’opinion publique et d’une grande partie de la classe politique israélienne a été certes déterminante dans la décision du retrait des forces israéliennes au mois de mai 2000. La question vitale portait sur la réalité de la menace et sur les objectifs de cette guerre d’usure. Celle-ci n’a fait qu’engendrer davantage d’insécurité stratégique et psychologique pour Israël, non seulement à sa frontière-nord, mais au sein même de son armée dont le degré de motivation et le moral ont été sérieusement entamés par ce qui a été vécu par nombre d’officiers israéliens comme une retraite face à quelques 2000 combattants du Hezbollah. Il est un fait incontestable qu’au delà de la rhétorique officielle panarabe et des réels sentiments de solidarité à l’égard des Palestiniens exprimés de l’Atlantique jusqu’au Golfe dans leur lutte de libération, les deux situations palestinienne et libanaise présentent, tout au moins au regard des Israéliens, des différences de taille. Si l’amalgame entre Yasser Arafat et Oussama Ben Laden (ou son protecteur afghan, le mollah Omar) est allègrement entretenu par la droite israélienne et par certains éléments centristes de gauche, en revanche, on se garde bien d’établir un quelconque parallèle entre les deux situations libanaise et palestinienne. La menace en provenance de son petit voisin du nord n’a jamais été davantage qu’un risque périphérique, certes amplifié pendant les années de guerre civile et de chaos (1975-90) par l’instauration d’un " no man’s land " à la frontière libano-israélienne -et avant la guerre de 1982, d’un " Fath-land "- qui a conduit à l’instauration d’une zone-tampon au sud du pays dès 1978, l’Etat hébreu s’étant toujours défendu de nourrir des visées hégémoniques, que ce soit sur la base de revendications d’ordre territoriale ou idéologique, sur le pays du Cèdre.

2) Contenir, rationaliser et " territorialiser " l’Intifada. La deuxième variante est une prise de conscience consensuelle de la part de l’ensemble des acteurs et responsables palestiniens que l’Intifada a abouti à une impasse du fait principalement de l’absence d’une stratégie concertée, coordonnée avec un objectif politique clair : la fin de l’occupation israélienne. Autrement dit, la lutte de guérilla n’a de sens que si elle reste cantonnée aux territoires de Cisjordanie et de Gaza en prenant pour cibles l’armée et les colons. Effacer les frontières de la confrontation en transposant la menace au-delà de la ligne verte s’est révélée être une stratégie suicidaire pour les Palestiniens. Les attentats-kamikazes en Israël ont eu l’effet inverse de celui escompté : la radicalisation de l’opinion publique israélienne et la conviction d’être à nouveau une " île encerclée " par des populations arabes hostiles, vouées à sa destruction. Ils ont non seulement légitimé tous les excès et abus de la répression israélienne, mais contribué à redonner une crédibilité à la thèse véhiculée par la droite nationaliste selon laquelle les colonies de peuplement constituent un rempart de sécurité pour Tel Aviv. On reviendrait donc à une " guerre de faible intensité ", avec des lignes rouges à ne pas transgresser.

Ce cas de figure supposerait que plusieurs conditions " miraculeuses " soient réunies. Sous les pressions conjuguées de la communauté internationale, de son opinion publique et/ou de l’état-major, Ariel Sharon se retrouverait contraint de juguler les risques d’enlisement en réduisant le niveau de la confrontation et en mettant un terme –au moins provisoire- à la guerre sans merci décrétée, au mois de décembre 2001, contre l’Autorité palestinienne.